Le 26 août 2004
Une belle soirée d'été, aux bords
de la Garonne,
Magyd Cherfi jouait des étoiles, des consonnes...
Conte de Toulouse
Souvent je me suis senti, malgré moi, promoteur de notre cité chérie.
Devant l’emphase et l’engouement de tant de gens et gentes demoiselles à trouver
Toulouse sublime, comment exprimer ne serait-ce qu’un bémol,
comment évoquer
le chômeur ou l’immigré qui y sont à peu près
aussi mal qu’à Lille ou à Beauvais.
Donc un beau jour, une fille m’ayant reconnu vint s’asseoir à ma table. C’était un bel après midi, en Suisse, et justement je passais à table. Elle s’assit face à moi. Pas fâché le moins du monde, je m’armais d’un sourire accueillant. Elle, elle rayonnait littéralement … Je le pris pour moi. Un bonheur éclatait de toute la surface de son visage et je m’en attribuais une raison géographique. On fait ce qu’on peut !
- Toulouse !
Dit-elle.
- Toulouse
Répondis-je.
- Nougaro, le soleil, les Fabulous, Zebda, l’accent,
la bonne humeur, Toulouse !
Répéta t-elle.
- Et oui Toulouse !
Conclue-je.
Souvent, c’est vrai, c’est moi qui me servait de Toulouse comme un joker pour mystifier quelques brunettes du nord de la Loire. Je dois dire que Toulouse a longtemps été pour nous artistes baladins comme un passeport pour un premier échange, visa pour la bibise ou plus. Souvent cette opportune origine mit le condiment nécessaire à mes horizontaux appétits .Vous me direz tout dépend du guide et j’ai pas toujours été Nathalie. Mais pour une rouquine je ne rechignais pas à quelques évocations météorologiques enchanteresses. Je me permettais même du dithyrambique quant au caractère chaleureux de l’humanité locale, bref, je me transformais en véritable vrp de la cité Cathare, en grammairien parfois des qualités de l’accent, du genre …
- Et bien vois-tu chez nous l’accent efface les différences. On trouve d’ailleurs un musée des accents fort riche car nous n’avons pas un ! mais des accents du sud-ouest : Celui des espagnols qui enroule trois « r », celui des maghrébins qui accentue les gutturales, celui des asiatiques étouffant les suffixes comme si leur accent naturel était l’antithèse du notre. Ya celui des manouches fâché avec quelque conjugaison qui soit. Un manouche ça t’envoie tout à la première personne du pluriel et, que vous soyez seul ou que vous soyez cent, vous ramassez dans l’oreille des blocs et dans le creux du réceptacle il vous semble du grec parlé la bouche pleine.
Donc disais-je, plus d’une fois j’en rajoutais façon Pagnol pour estourbir quelques petites intellos. Exp…
- Chez nous, tu as l’accent qui prononce le « h » : exemple « le hangar » ou bien « ne cours pas derrière la haie » . Y a l’accent qui ne supporte pas que deux consoles se suivent au beau milieu du mot : exemple « Vietnam », et bien dans Vietnam on étrangle le « t », on dit « vie’nam » ou bien la « te’nnique ». C’est ainsi ! On tue la première consonne au beau milieu du mot dès qu’elle est suivie par une autre consonne. Et là j’accroche.
Ya l’accent qui remplace les « z » par des « s » et réciproquement. Ici, on dit Patricia Kaz pour Kass ou alors on prononce le « gass » pour le gaz. On dit qu’à Toulouse l’accent s’attrape juste en se baladant sur les berges. Le temps d’une ballade du pont neuf au pont Saint Pierre, on a fait les cents qui vous font toulousain. Et là j’emballe.
Mais ce jour là en Suisse, j’ai pas eu le temps de toutes ces balivernes. C’est la petite qui se répandit.
- Parle moi de Toulouse, de la bonne humeur, puis de cette gentille que vous avez tous. Fais moi du bien, chamboule moi, parle, parle, j’ai envie de cette convivialité, soigne ma bouche, fais la sourire.
Moi, en mon fort intérieur … Elle m’a pris pour un remède ou quoi ? Ça y est je vais encore la jouer syndicat d’initiative …
Elle harcelait de plus belle.
- C’est décidé, à la
rentrée je viens vivre à Toulouse.
J’ai besoin de fête, de proximité.
Je t’en prie,
dis moi des choses, parle moi de ta ville, de cette ville qui met la mer à vos
pieds et la montagne au bout des bras. Fais moi le festival qui bouge et
les repas qui chantent. Chante ! Non ! Ne
chante pas ! Quand tu parles, c’est déjà le refrain du
bonheur à causer.
Fais moi le Nougaro du toit du Capitole les soirs de Carnaval. Fais moi l’ail
de Beaumont et le vin de Fronton, les champs de tournesol. Montre moi les artistes
fous de Mix’art à deux pas du donjon et des voisins ravis. L’avenue
des minimes, on dit qu’on y résiste et que la rue y chasse la
vermine brunâtre. On dit qu’il y a des maires dans chaque quartier,
on dit que le Mirail n’est plus à l’abandon, que les plus
fortunés y font villégiature et que l’aéroport embauche
ses enfants. On dit que les théâtres y font des portes ouvertes
et accueillent et les troupes et les arts de rue. On dit que les bouchers de
place Arnaud Bernard lisent même Camus car ya plus d’étrangers,
on y voit que des frères …n’est ce pas ? .
Et moi de lui répondre
-
oui c’est vrai.
Moralité : même loin de chez soi on est même pas prophète.
Magyd Cherfi
Chanteur et parolier au sein de Zebda puis en solo
http://www.magydcherfi.com